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Depuis un temps immémorial, le pain est plus que du pain. Partagé, il devient signe d'hospitalité ; consacré, il se fait signe du corps divin ; en simplifiant, on pourrait affirmer qu'à partir du fruit de l'arbre du bien et du mal ou du repas totémique, tout aliment se fait signe, que toute nourriture devient fondatrice de culture.

La nourriture semble se prêter avant tout à une réflexion sur les rapports entre pratiques alimentaires et pratiques culturelles : en quel sens les moeurs alimentaires peuvent-elles refléter la particularité d'une culture, quel est le rapport entre les évolutions de la cuisine et l'évolution culturelle ?

Or, si le manger acquiert sa valeur culturelle à travers des pratiques concrètes que fonde ou que relaie une parole parfois implicite, souvent perdue, très tôt en dérivent des textes fixés qui postulent et explicitent la signification de la nourriture : textes verbaux —théologiques, philosophiques, littéraires—, images notamment, et bien plus tard images cinématographiques.

 Rabelais adopte l'imagerie du livre mangé hérité de la théologie médiévale. Il s'en sert comme critique des pédants qui se gorgent de livres sans les digérer. Ensuite comme levier d'une re-naturalisation de la littérature, où s'affirme, dans des livres bons à boire et à manger, une vitalité, une « naturalité », s'opposant à une vision de la littérature comme « imitatio », donc comme système clos, dans lequel les livres ne se référeraient pas à la réalité mais plutôt à d'autres livres. Allez savoir.

 Tiens, prenons le sel. L’œuvre de Rabelais ne pouvait manquer dans une représentation si complète du rôle du sel en littérature. Les nombreux exemples des occurrences du mot sel dans l’œuvre de Rabelais se placent sous le signe de l’ambiguïté. Un autre élément commun entre le sel rabelaisien et celui évoqué par d’autres auteurs est sa valeur métaphorique qui, dans ce cas, exprime un fort ascendant du pythagorisme sur Rabelais (elle est salée celle-là, d’explication !).

La fréquence du chiffre 78 dans son œuvre est particulièrement suggestive puisque ce chiffre, chez les alchimistes, est l’équivalent cabalistique du sel. D’où la complexité du texte rabelaisien et les différentes pistes de recherche qu’il peut susciter. D’aucuns cherchent encore et ce n’est pas fini. Mais on se marre bien en le lisant et il suffit.

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J’évoque furtivement Rabelais et j’invite à le lire et à le re-lire tant sa prose est riche et novatrice. Et puis, quel humour !  Mais nous pourrions en choisir d’autres : des essayistes, des romanciers, des poètes, des anciens, des modernes, des romantiques, des contemporains, des gourmands, des frugaux, des riches, des fauchés, des inventifs, des soiffards ou des sages. Les recettes ou conseils y sont aussi divers que leurs auteurs et on pourrait se prendre à rêver d'un immense banquet qui les rassemblerait tous.

On s'enivre avec Baudelaire ; on compte les arêtes de poisson avec Perec ; George Sand fait du pied à Boris Vian un peu gris, puis on portera un toast à Rabelais, un très long toast, et on rotera de plaisir avant de rouler sous la table. Ah, ce sera bon !

Tout cet écrit sans queue (de bœuf) ni tête (de veau) devrait nous questionner et offrir un jeu à nos lecteurs avec des réponses en trois lignes maximum : Quelques axes…


  • Comment la littérature parle-t-elle des saveurs ?

  • Comment les saveurs et les textes s'éclairent-ils mutuellement ?

  • Que disent les livres de cuisine ?

  • Comment questionner les frontières entre la littérature et l'art culinaire ?

 Je vous souhaite bien du plaisir et bon appétit !

 B&P (en stage de cuisine)