Qui se rappelle de Jean Richepin ? Pas grand monde ou quelque érudit pour faire son malin. Pourtant l'homme écrit dans une langue savamment enlevée où l’argot pratiqué devient un art au service de l’impertinence et d’un humour souvent très noir.

Il est de coutume dans ce blog de parler de gastronomie. C'est sa vocation. Et conséquemment de ventres pleins. Mais en filigrane dans ce poème il sera plutôt question de ventre creux et de maraude. Un peu comme les migrants sur les chemins de notre vieille Europe ; lesquels doivent souvent se demander ce qu'il vont bien pouvoir manger. Et pour sûr, on doit parfois les comparer aux gueux. Richepin, à sa façon, tente une réponse et la met en pratique.

"La Chanson des gueux", dont est tiré le poème ci-dessous, est le premier recueil poétique de Richepin. Il lui a valu d’être traîné, en 1876, devant les tribunaux et d’écoper de 500 francs d’amende et d’un mois de prison pour atteinte aux bonnes moeurs. C'est dire l'importance de ce poète qui pourrait descendre de la lignée des Villon, Ruteboeuf et des poètes des XVè et XVIè siècles.

Jean Richepin (1849-1926) est un homme au parcours totalement atypique. Fils de médecin, né en Algérie, il réalise de brillantes études (il entre à l’École Normale Supérieure en 1868 et obtiendra une Licence de lettres), devient franc-tireur pendant la guerre de 1870, pratique ensuite de nombreux métiers (de professeur à docker en passant par journaliste). Il assume pendant plusieurs années une vie de bohème rebelle et excentrique (il a même voyagé un temps avec un groupe de gitans), pratiquant la lutte sur les foires, et marquera durablement le Quartier latin par ses extravagances et ses insolences. Ses maîtres spirituels se nomment Pétrus Borel, Jules Vallès ou bien Baudelaire mais aussi Jules Barbey d'Aurevilly ou Victor Hugo.
Auteur extrêmement prolifique, il s’illustre aussi bien dans la poésie, le théâtre, le roman, la nouvelle, la chanson que le livret d’opéra et fait l’admiration de tous pour ses talents d’orateur et sa maîtrise de la langue. Il terminera, assagi, à l’Académie Française en occupant le siège laissé vacant par André Theuriet mort en 1907. Nul n'est parfait.

Ballade du rôdeur des champs

Nul ne peut dire où je juche :


Je n’ai ni lit ni hamac.


Je ne connais d’autre huche


Si ce n’est mon estomac.


 Mais j’ai planté mon bivac


Dans le pays de maraude,


Où sans lois, sans droits, sans trac,


Je suis le bon gueux qui rôde.

Le loup poursuivi débuche.


Quand la faim me poursuit, crac !


Aux œufs je tends une embûche :


Les poules font cotcodac


Et pondent dans mon bissac.


Puis dans une cave en fraude


Je bois vin, cidre ou cognac.


Je suis le bon gueux qui rôde.

Quand j’ai sifflé litre ou cruche,


Ma cervelle est en mic-mac ;


Bourdonnant comme une ruche,


Mon sang fait tic-tac tic-tac.


Alors je descends au bac


Où chante quelque faraude


Qui me prend pour son verrac.


Je suis le bon gueux qui rôde.

Envoi

Prince au cul bleu comme un lac,


Cogne dont l’œil me taraude,


Pique des deux, va ! Clic, clac !


Je suis le bon gueux qui rôde.

 

Jean Richepin, La chanson des gueux

B&P (tenaillé par la faim en quête d'une bonne table).

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